18 décembre 2025
Newsletter # 2 - Il était une fois… notre arrivée à São Paulo.
Lettre de voyage De l'Oreille à la Plume
Le récit d’Olivier :
J’arrive à São Paulo comme on entre dans un corps immense. Une ville gigantesque, tentaculaire, organisée dans un joyeux bordel. Les fils électriques pendent un peu partout, enchevêtrés au-dessus des rues, alliance fragile entre la modernité conquérante et une atmosphère désuète, figée quelque part dans les années 80. Ici, les écarts sont patents, et la classe dominante ne cherche pas à les dissimuler : ils sont assumés, exposés, intégrés au paysage.
Puis le péri-cyclone tropical surgit. La coupure d’électricité. Les 1300 arbres qui se brisent dans la ville.
Le soir tombe d’un seul coup, brutal. La maison de Simone, qui nous accueille, est plongée dans le noir. Plus de deux millions de foyers sont privés d’électricité. Plus de réseaux. Plus d’Internet. Plus aucune connexion avec mes proches. Le silence numérique est total. Je me retrouve face à moi-même dans un pays inconnu, au cœur d’une ville étrangère qui continue pourtant de respirer dans l’ombre.
Alors j’allume une lampe de poche. Et j’ouvre Finistère, le nouveau roman d’Anne Berest. L’un des trois livres que j’ai emportés avec moi, rangés au chausse-pied dans mon sac à dos, comme on glisse des talismans dans une poche secrète. Je lis ainsi, à la lumière vacillante, tel le Petit Nicolas caché sous les draps, avec ce sentiment délicieux et coupable de déchiffrer un livre intime en cachette. Et il est bien question d’intimité, dans cette ville fébrile aux immenses ramifications.
Le livre raconte comment l’auteur remonte le fil de sa lignée paternelle : les engagements politiques, la résistance, les rencontres amoureuses. Une plongée dans l’intime, là où se tissent les transmissions, de génération en génération, et où se joue aussi la possibilité de s’en affranchir. Le texte est porté par une plume profonde et sensuelle, avec la fluidité de l’eau qui épouse les formes, sans jamais les brusquer.
Je ne résiste pas à vous partager un extrait :
« Celui qui se penche sur la constellation de ses ancêtres découvrira des répétitions qui lui sembleront tant évidentes, tantôt surprenantes. Les récits familiaux construisent ces héritages. Mais peut-être portés-nous également en nous des jambes imperceptibles. Le goût de certaines choses. Je ne saurai jamais si Eugène aimait autant que moi sentais sur ses papilles l’amertume étrange et tourbée du réglisse. Ou l’acidité piquante d’un sorbet au citron.
Il devrait pouvoir, dans la sève d’un arbre généalogique retracer les chemins subtils des sens et des jouissances qui se transmettent au fil des générations. (…) Il faudrait sonder les transmissions silencieuses de nos attirances, de nos prédilections, des attractions qui nous attachent aux choses et qui, peut-être, tissent des liens avec nos fantômes. Peut-être héritons-nous de fantasmes, de façons singulières d’aimer, de faire l’amour et de désirer…. » (1)
Dans cette obscurité brésilienne, ce livre me pose d’emblée la question des bagages visibles et invisibles que l’on emporte avec soi, où que l’on aille. Je prends dans mes valises un peu de mon pays, de son histoire, de ses luttes — historiques et intimes. J’emporte avec moi mes filles, Noémie et Manon. J’emporte avec moi ce que m’ont offert, ma famille, mes proches, mes amis, mon travail. Bref, je ne pars jamais seul.
Je suis intimement convaincu que lorsque l’on s’éloigne de ses racines, lorsque l’on navigue dans un pays aux coutumes différentes, cela nous renvoie à nous-mêmes — pourvu que l’on ait le désir d’écouter cette voix intérieure, tenue mais persistante.
Le récit de Sylvie :
São Paulo. Après plus de 18 ans. L’aéroport de Guarulhos, où j’avais eu ces histoires de bagages qui ne m’avaient pas suivie lors de mon arrivée, et puis ces adieux déchirants à mes amis Brésiliens qui m’avaient accompagnée à l’aéroport pour mon départ.
Cette fois-ci, avec Olivier à mes côtés, tout est fluide, sans encombre. Enfin, l’atterrissage est un peu chahuté par le vent, on est contents de se poser sur le sol. Dans l’aéroport, on récupère nos bagages sans encombre.
Dans le taxi, l’envie de parler avec le chauffeur, comme je le faisais toujours. Ce n’est pas facile. Mon portugais est rouillé. Je suis excitée comme une enfant le matin de Noël, je redécouvre tout ce qui fait cette ville ; l’autoroute bondée, les constructions précaires, la mer de gratte-ciels au fond, dont on s’approche. Les embouteillages légendaires, quelle que soit l’heure. Le Tietê, ce fleuve que je traversais chaque fois que j’allais sur le campus universitaire, qui était grisâtre et dégageait une odeur pestilentielle. Aujourd’hui il est moins sale, on ne sent plus cette odeur horrible. Selon le chauffeur, ce sont les habitants misérables sur ses bordures, qui ne prennent pas soin. Les plus pauvres seraient-ils les grands coupables ?
On arrive chez Simone (la maman de Carol et Lucas, rencontrés il y a 18 ans) qui nous accueille cordialement et nous propose un petit déjeuner brésilien bien apprécié, préparé par son employée Juliana. On part se reposer. Le vent souffle fort. On entend un gros fracas en fin de matinée ; un arbre est tombé sur la maison de la voisine d’en face, arrachant des fils électriques. Le vent continue de souffler fort. Les chiens du quartier aboient. Simone est inquiète ; ça n’arrive jamais, autant de vent, selon elle. Le changement climatique en action ?
Un peu plus tard, elle nous propose de nous déposer dans la Vila Madalena, le quartier bobo de la ville, où elle a des courses à faire. Je ne m’attendais pas à aller vadrouiller dans la ville dès le 1er jour… Ce n’est pas comme si j’étais partie la semaine dernière… Je suis impressionnée, et en même temps c’est l’occasion de se mettre dans le bain directement. Allez, on y va ! On déambule dans les rues, à la recherche des endroits qu’elle nous a recommandé. On fait quelques courses, on s’arrête dans un bar pour prendre un açaï, la délicieuse boisson amazonienne. Et on rentre, à la tombée de la nuit. La fatigue est là, mais repart après une douche ; Simone nous embarque à la recherche d’une pizzéria qui aurait échappé aux coupures d’électricité. Saviez-vous que l’on peut manger à São Paulo les meilleures pizzas du monde ?
Lendemain matin, 8h, Simone nous indique qu’elle a gym, et puis des engagements avec des membres de sa famille. Elle nous laisse les clés et nous conseille de prendre le bus. « Il y a une expo sur l’œuvre d’Agnès Varda qui est parait-il incroyable, sur l’Avenida Paulista, allez-y ! ». Et hop. Nous voilà dans un bus, et sur la Paulista. Et puis on part à pied en direction du centre historique, le Point Zéro, où les moines portugais ont démarré cette incroyable histoire urbaine et humaine. La Catedral da Sé, le Teatro Municipal, la Praça da Republica, le Viaduto do Cha. Les graffitis, les constructions totalement éclectiques. Liberdade, la quartier japonais (ils sont 60 000 à y vivre, la plus grande communauté en dehors du Japon). Pour moi c’est enivrant de retrouver cette atmosphère saturée : la foule, le bruit des véhicules, la musique, les immeubles qui laissent si peu de place à la végétation et à la faune (elle arrive à s’y faufiler quand même, heureusement, dans les interstices), les odeurs variées plus ou moins agréables. La misère, toujours, qui côtoie le luxe le plus criant. Mais comment ai-je fait pour y prendre goût et m’en accommoder, il y a 18 ans ? Tout cela est épuisant !
Retour à la maison. Répit. Olivier se repose. Je pars dîner avec Simone dans un délicieux restaurant libanais ; il n’y toujours pas d’électricité chez elle.
Le lendemain à 9h, nous partons pour Buenos Aires. Et moi je suis joyeuse de savoir que nous allons revenir au Brésil dans quelques semaines.
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Olivier GARRABÉ
Généalogiste à Strasbourg
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